Publication de la littérature. Entretiens croisés avec Olivier Chaudenson, Jean-Max Colard, Olivier Marbœuf et Aurélie Olivier (Fr)

Visuel du festival RELECTURES n°15 (d’après documents) en 2014 à l’Espace Khiasma


Entretien réalisée par Olivia Rosenthal pour La littérature exposée #2 Littérature, 2018/4 (N° 192), p. 96-111.

Nous avons demandé à plusieurs organisateurs.trices de festivals qui participent à la publication et à la diffusion de la littérature hors du livre de nous parler de leur conception de l’espace littéraire et du rôle que la scène peut jouer dans des formes alternatives de publication littéraire. Ils nous livrent ici l’approche qu’ils ont de leur travail.
Aurélie Olivier est la créatrice et l’organisatrice d’un festival littéraire « Littérature etc. » qui se déroule à Lille tous les ans.
Olivier Marbœuf dirige l’espace Khiasma aux Lilas et organise dans son lieu le festival « Relectures ».
Olivier Chaudenson, est directeur du festival de Manosque et de la Maison de la Poésie où chaque soir ont lieu des événements littéraires de toutes sortes.
Jean-Max Colard, déjà curateur de plusieurs expositions sur les écrivains, a créé l’année dernière le festival « Extra ! » au Centre Georges Pompidou.

Olivia Rosenthal : Quelles sont les spécificités du festival que vous organisez/du lieu que vous dirigez ?

Olivier Chaudenson : Il s’agit de l’unique lieu public permanent entièrement dédié aux auteurs et à la transmission de la littérature. Son objet premier est de donner la parole aux auteurs, selon toutes les façons possibles : entretiens, débats, lectures, performances… Plus largement, il s’agit de faire entendre le texte par des modalités simples et directes, à travers différentes formes de lectures – par l’auteur, avec un comédien (notamment s’il s’agit de textes du patrimoine) – et toutes les déclinaisons : lecture musicale, lecture projection, lecture dispositif… Incarner le lieu de la « vie littéraire », considérer la littérature comme un art vivant, dépoussiérer l’image de la littérature, s’adresser à un public large et divers, tels sont les enjeux et objectifs principaux. Par un état d’esprit plus proche des lieux musicaux que des théâtres (rythmes de programmation, convivialité, simplicité de l’accueil…), cette « scène littéraire » est un lieu de décloisonnement et d’hybridation.

Aurélie Olivier : Le festival « Littérature, etc. » concrétise au moins 3 envies conscientes :

  1. Diffuser une littérature vivante de création. Nos différentes éditions aiment se faire l’éclairagiste de la bibliodiversité et de la création en invitant des auteur.e.s dont les textes indiquent clairement que la littérature n’existe pas pour prendre la poussière.
  2. Programmer le décloisonnement. En 2013, le thème de la première édition du festival, celui du désir sexuel/amoureux, en plus d’être cher à la littérature historique et contemporaine, est choisi parce qu’il concerne tout le monde et n’épargne personne. Les thèmes des prochains festivals suivent ce même principe qui fédère au-delà des seuls familiers de la littérature.
  3. En finir avec la volonté de ne pas voir. Ayant conscience que la sous-représentation des autrices dans la médiatisation littéraire nuit à la vie de la littérature, « Littérature, etc. » souhaite rétablir une représentation des genres réaliste.

Jean-Max Colard : Le festival « Extra ! » se déroule au Centre Pom- pidou au tout début du mois de septembre tous les ans, et il a pour spécificité de se consacrer explicitement aux littératures hors du livre, c’est-à-dire à toutes les formes que prend la création et la diffusion de la littérature quand elle s’écarte ou s’émancipe du livre : lectures, performances, littérature expo- sée, rap, littérature numérique, rencontres avec les auteurs, club de lecteurs… Ce n’est pas un salon du livre, mais un salon de la vie littéraire telle qu’elle se donne à voir et à vivre aujourd’hui. Ce qui fait du festival une sorte d’objet théorique affiché et assumé, un concept en somme qui prend acte de la situation extrêmement contemporaine de la littérature aujourd’hui. Le festival, c’est un point important, se fait fort d’offrir des moments de réflexion sur la littérature, et même assume une part de sa programmation tournée vers la théorie littéraire. Peu de festivals (de toutes sortes) à mon avis font cet effort réflexif pourtant nécessaire. Au festival d’Avignon par exemple, qui fait ici pour moi figure de modèle, j’aime aller voir les spectacles mais aussi les discuter ensuite avec des amis, et aller écouter les metteurs en scène le lendemain midi. Il m’importe beaucoup que le festival « Extra ! » s’interroge en continu sur la littérature hors du livre, par la pra- tique et la réflexion, comme une conversation constante. Une autre raison à cela tient au fait que les livres et les auteurs qui m’apparaissent comme les plus intéressants aujourd’hui, de Kenneth Goldsmith à Nathalie Quintane, sont ceux qui prennent acte de cette condition exposée de la littérature et plus encore se situent entre création littéraire et réflexion théorique.

Olivier Marbœuf : Nous avons créé  le  festival  de « Relectures » en 2006, deux  ans après  l’ouverture  de l’Espace  Khiasma au  public.  Il a participé de ce fait pleinement à l’identité du lieu depuis presque son origine. « Relectures » a tenté au fil des années de mettre en relation deux mouvements, provenant de deux foyers artistiques différents. D’une part l’émergence au seuil des années 2000 d’une nouvelle génération d’écrivains et de poètes très impliqués dans les formes de l’oralité. D’autre part, la montée en puissance des formes du récit dans l’art contemporain. On a souvent utilisé à ces deux endroits le terme de performance qui, s’il permet de souligner une certaine centralité du corps, occulte peut-être certaines spécificités de ces deux dynamiques. Pour ce qui est des écrivains, je retiendrais plutôt la question de la lecture comme mode de publication – au sens de rendre public un texte. Avec évidemment tous les héritages de la poésie sonore qui vont se rejouer – d’où le nom « Relectures » pour signifier que nous sommes déjà dans une période qui va fuir le chef-d’œuvre littéraire et l’original pour s’attacher à des formes peut-être moins pures, voire peu littéraires. Pour le dire autrement, l’acte d’écriture sera centré sur l’acte de « lecture comme écriture », ce qui va permettre notamment de travailler sur la mise en circulation et en littérature de textes issus de la production de masse non littéraire – petites annonces, flux internet, données diverses. On pourrait parler de littérature de flux pour une double raison : une littérature qui exploite les flux d’informations en les filtrant, en les ré-agençant pour les rendre audibles, lisibles – je pense au travail, par exemple, d’Emmanuel Adely ou d’Eric Arlix. Flux aussi dans le sens où cette nouvelle génération littéraire va s’attacher à la vitesse et aux modulations – Jérôme Game, Frédéric Dumond, Violaine Lochu, Nicolas Richard, Anne-James Chaton… Même si l’on retrouve ici des manières héritées de pratiques historiques de la poésie sonore – répétitions, listes, littératures à contrainte, sons… – il me semble que la montée en puissance des environnements machiniques et des réseaux de communication a contribué à installer une nouvelle situation et pertinence de ces « machines à fabriquer de la littérature en la lisant ».

Du côté des arts plastiques, même s’il y a plusieurs territoires communs avec la littérature contemporaine – notamment la mise en espace du texte comme objet plastique – je pense que l’on peut souligner quelques particularités dont nous nous sommes saisis avec la programmation de Khiasma. À commencer par la propension qu’a eue une génération d’artistes de faire du récit une œuvre d’art, en allant volontiers puiser du côté du conte ou d’une forme de théâtre sans persona (Till Roeskens, Céline Ahond, Antoine Boute, Dominique Gillot…), rejouant une forme d’espace de confidence, d’intimité qui n’hésite pas à fuguer du côté de la fantaisie – ce qui offre un corps à la fois réceptacle de récits et émetteur queer, au sens d’un corps qui va introduire de la perturbation et de l’impureté dans la transmission, un narrateur et même souvent une narratrice, non héroïque et peu fiable, un trickster. Cela ouvre à une forme que j’appellerai « réalisme fabulé ». Un autre aspect singulier de cette approche de la littérature parlée par le versant des arts plastiques fait écho aux changements de paradigme dans l’histoire de l’art contemporain et notamment à la prise de rang des études culturelles – cultural studies – qui proposent de réinscrire l’œuvre d’art de manière plus systématique dans ses conditions historiques, sociales et politiques d’apparition. Et plus loin de penser une méthode-artiste qui va composer une nouvelle manière de chercher et d’articuler les faits, parallèlement aux pratiques des sciences sociales, introduisant une réflexivité radicale et l’idée de performativité.

Ce deuxième point traduit aussi un besoin particulier des cultures minoritaires – queer, raciales, géographiques… – de se mettre en récit et de penser le corps en espace central de l’histoire, à la fois point d’émission et chambre d’écho. Aussi pourrait-on dire qu’il s’agit de former un discours relevant du réassemblage des faits, tout en proposant son propre espace de réception, un lieu particulier composé par le corps lui-même. Je pense que c’est notamment un point important pour les corps racisés d’entrer dans le champ du « parlant » de manière spécifique, en mettant à distance le régime incorporel de la conférence en même temps que la charge corporelle sur- expressive et parfois stéréotypée de la danse notamment. Quelque chose qui aurait à voir avec le stand-up, point de fuite littéraire peu exploré jusqu’à présent et qui m’intéresse particulièrement. Il faut aussi penser ce geste dans la logique de l’autonomie, principe qui traverse les différentes histoires minoritaires et qui incite à des pratiques artistiques sans grande nécessité matérielle, très fluides et portatives, sans cadre. Ce geste qui produit un lieu par des formes particulières de présence et de circulations de savoirs a été très influent dans les orientations de « Relectures » et de Khiasma en général dans la mesure où il répondait aux multiples nécessités d’un acte de publication qui fait communauté. La montée en puissance de notre plateforme radio depuis 2014 témoigne d’une certaine centralité de la parole comme forme autant que comme espace justement.

O.R. : Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin de créer (ou de remo- deler) ce festival/ce lieu ? Quel manque était-il censé combler ?

Jean-Max Colard : Il est assez amusant de revenir dans un second numéro de la revue Littérature consacré aux littératures hors du livre pour parler du festival « Extra ! »1 car pour moi ce premier numéro de la revue mené sur ce sujet et auquel vous m’aviez déjà convié a constitué comme une sorte de famille de pensée autour de ce sujet. Je me sens également très proche du festival « Littérature, etc. » mené par Aurélie Olivier, que j’ai tout de suite conviée pour m’aider à monter le festival « Extra ! ». Il m’a semblé qu’il manquait un festival qui prenne véritablement acte de cette situation littéraire, et qui rassemble les familles voire les chapelles éparses de la littérature hors du livre, qui s’ouvre notamment à l’art contemporain et à la littérature exposée. Et je crois que le centre Pompidou est un lieu tout à fait approprié pour faire un festival qui traite la littérature comme un art contemporain.

1. Jean-Max Colard fait ici allusion au premier numéro que Lionel Ruffel et moi-même avons coordonné sur la Littérature exposée, Littérature, n° 160, déc. 2010.

Aurélie Olivier : En 2013, j’avais le sentiment que les auteur.e.s dont le travail m’intéressait n’étaient pas invités à Lille. Plus largement en France à l’époque, quand j’assistais à des salons et festivals de littérature, je sentais souvent un malaise entre la froideur des dispositifs mis en œuvre et les textes dont la lecture m’avait pourtant semblé galvanisante. Je voulais montrer que cette mise à distance, parfois feutrée, n’est garante ni de qualité ni d’objectivité et qu’a contrario, le parti pris de la chaleur et de la relation favorise la circulation des textes.

Olivier Marbœuf : Du côté de la littérature, les formes de l’oralité viennent d’évidence court-circuiter les dispositifs classiques de diffusion. Face à la difficile visibilité des petits éditeurs en librairie, elles permettent aux auteurs – et souvent aux éditeurs – de toucher directement le public. Le festival devient donc un espace de publication en tant que tel et il n’est pas rare que la chronologie classique en soit quelque peu bouleversée. La sortie d’un livre garde tout de même une certaine force symbolique mais elle peut être à l’arrivée très postérieure aux lectures et performances publiques. Pour le champ de l’art contemporain c’est toute une nouvelle économie qui prend forme à côté de celle du marché de l’art, peu enclin à capitaliser sur des formes immatérielles sauf à les déplacer du côté du grand spectacle. Portées par des festivals et des lieux alternatifs ou intermédiaires, ces formes ont pénétré depuis quelques années les grandes institutions qui les avaient plutôt ignorées poliment jusqu’alors. Nous entrons donc peut-être dans un autre moment dont il faudra observer s’il parvient à installer une écologie de pratiques durable, un vrai soutien aux auteurs et aux expérimentations, ce qui a souvent été la marque des festivals les plus significatifs dans ce domaine.

Olivier Chaudenson : Mon expérience à la tête d’événements litté- raires m’a fait mesurer à quel point les formes de rencontres entre l’auteur et le public, entre le texte et le public, pouvaient et devaient être renouvelées. Au fil des ans, j’ai constaté l’intérêt croissant des auteurs pour ces nouvelles formes et j’ai vérifié le goût du public pour tous les types de rencontres avec la littérature. Dès lors, il me semblait naturel et nécessaire de ne pas se limiter au temps court de l’événementiel en dotant ce nouveau territoire artistique (celui de la « littérature en scène ») d’un lieu permanent. L’occasion m’a été donnée en prenant la direction de la Maison de la Poésie en 2013. Auparavant, cette maison fonctionnait comme un théâtre avec une saison composée d’une dizaine de spectacles, présentés chacun durant quelques semaines et, dans les interstices, des invitations à quelques poètes. À mon arrivée, j’ai donc voulu lui donner une singularité plus forte en renonçant totalement au théâtre (ni mises en scène, ni textes écrits pour la scène).  J’ai également  souhaité « actualiser » cette  maison  en l’ouvrant à toute la littérature et non  simplement  à la  poésie.  Cet élargissement me semblait prendre en compte de nombreuses évolutions : des registres d’écritures qui deviennent plus mouvants, se superposent et se fertilisent ; des auteurs qui circulent d’une forme à l’autre, une poésie qui s’évade des recueils, des poètes qui parfois refusent d’être nommés comme tels… En outre, la faible visibilité de la poésie contemporaine incitait fortement, non pas à l’isoler, mais à la reconnecter à un public plus large, à commencer par celui de la littérature. Il y avait donc à la fois cette conception ouverte de la poésie et cette volonté de rassembler les différentes familles de la littérature (à cet égard, les éditions P.O.L. constituaient pour moi un certain modèle dans leur capacité à faire tenir dans un même catalogue des écritures extrêmement variées, de la poésie au roman, sans hiérarchie).

O.R. : De quels appuis institutionnels bénéficiez-vous ? Quelles en sont les conséquences sur vos choix de programmation ?

Olivier Chaudenson : Le financeur principal  du lieu  est la Ville  de Paris. La ville ayant souhaité ma nomination après avoir approuvé au préalable mon projet de « Scène littéraire », elle me laisse totalement libre de la programmation. Les autres partenaires importants – Centre national du livre et Sofia – partagent pleinement les fondements du projet : offrir un lieu qui donne la parole aux écrivains et veiller à leur juste rémunération. La présence de ces partenaires conforte donc les bases générales du projet sans pour autant influencer la programmation dans son détail.

Jean-Max Colard : Le festival « Extra ! » prend place au Centre Pompidou, qui a été dans les années 1980 un des hauts lieux d’accueil de la littérature expérimentale, de la poésie sonore, de la performance poétique, etc. Il m’a semblé opportun de renouer avec cette histoire, et de la prolonger par un festival résolument actuel. C’est pourquoi il a été très vite et très bien reçu à l’intérieur du Centre Pompidou, qui cherchait une façon de remettre la littérature au programme, après les grandes expositions Barthes et Beckett des années 2000, ou celles consacrées à Duras ou Claude Simon à la Bpi (Bibliothèque Publique d’Information). J’aime à voir que les soutiens et partenaires du Festival se partagent entre  le champ littéraire  (soutien de la MEL, de l’Imec, mécénat de la Fondation Jan-Michalski, universités Paris 8 et Paris 13) et celui de l’art contemporain (Fondazione Bonotto, Fondation Ricard pour l’art contemporain, écoles d’art de Toulouse ou La Cambre à Bruxelles…). Si certains grands médias ont jugé le festival trop « conceptuel », la RATP qui a une longue tradition de poésie inscrite dans le métro a en revanche proposé d’être partenaire du Festival et a proposé un affichage !

Olivier Marbœuf : Le festival a été très tôt soutenu par le département de la Seine-Saint-Denis dans le cadre du programme général de Khiasma et de façon très spécifique par la région Île-de-France dès 2006. Ce deuxième soutien a contribué à structurer en profondeur une écologie de la littéra- ture contemporaine au sein de Khiasma avec des résidences d’écrivains notamment qui ont donné au festival un certain ancrage. Celui-ci a quitté progressivement sa dimension événementielle pour devenir un moment de visibilité d’actions qui traversaient toute l’année de la programmation à des intensités différentes. L’arrivée d’une nouvelle majorité à la tête de la Région fin 2015 a marqué un coup d’arrêt. Nous avons perdu tous les moyens dédiés à littérature et au festival et avons dû recomposer notre proposition en conser- vant les fondamentaux, tout en resserrant notre travail autour du foyer que compose notre plateforme radio.

Aurélie Olivier : En 2013, pour la première édition du festival qui a duré 3 jours à Lille, nous avons reçu l’aide de la maison des associations de Lille et d’un dispositif européen destiné au moins de 30 ans : Jeunesse en action. En 2018, pour un festival qui se déploie maintenant sur plus d’un mois dans toute la région, nous espérons recevoir l’aide de la Drac et de la région Hauts-de-France, du département du Nord, de la métropole lilloise, de la ville de Lille, du Centre national du livre et de la Sofia. Si le montant des financements paramètre la taille, les moyens et donc la projection à long terme d’un festival (« Littérature, etc. » par exemple n’emploie pas de salariés permanents, uniquement des intermittents ou des indépendants qui jonglent entre différents projets), aujourd’hui, ces appuis institutionnels n’ont pas de conséquences sur nos choix artistiques.

O.R. : Quelle littérature avez-vous envie de défendre dans votre festival/lieu ? Est-ce pour vous une manière de contrer le système édito- rial existant ou plutôt de l’accompagner ?

Jean-Max Colard : Évidemment le festival « Extra ! » ne se construit pas contre le livre, ni contre le système éditorial mais il s’efforce d’accueillir des états variés de la création extra-livresque de la littérature. Il me semble quand même que le festival essaie de dire quelque chose aux « littéraires » : tout simplement que le monde et la vie littéraires ont changé et débordent largement du livre, et qu’ensuite toute une littérature se déploie, et depuis longtemps, hors du champ littéraire et éditorial – je pense notamment à la « tentation littéraire » qui anime l’art contemporain. C’est aussi pourquoi il m’a semblé intéressant de placer ce festival au tout début de la rentrée littéraire : c’est une sorte de mouvement de « sortie » de la littérature au beau milieu de sa « rentrée ». Enfin j’ai renforcé le festival par la création du « Prix Littéraire Bernard Heidsieck – Centre Pompidou », lui aussi tourné vers les littératures hors du livre, et qui joue aussi avec les prix conventionnels de la rentrée littéraire. C’est un prix littéraire inédit en Europe, qui manquait au paysage, récompensant des formes extra-livresques de la littérature.

Olivier Chaudenson : Ma volonté est de défendre la littérature dans toute sa diversité, avec comme parti pris l’ouverture à tous les registres d’écriture. Auparavant, il s’agissait de se demander s’il s’agissait de poésie ou non, maintenant les questions fondamentales sont : y a-t-il de l’écri- ture ou pas, ce livre présente-t-il une qualité particulière dans son registre d’expression, l’auteur est-il représentatif de quelque chose… ? Le centre de gravité de la Maison de la Poésie s’est donc déplacé : ce n’est plus le théâtre ou le spectacle mais la vie littéraire. En ce sens, son activité se veut au service de l’ensemble de la « chaîne du livre » : auteurs bien entendu, mais également éditeurs, libraires (un libraire est présent chaque soir), journalistes et professionnels… Il ne s’agit donc pas de contrer le système éditorial mais plutôt de l’éclairer un peu différemment et, autant que possible, de le rééquilibrer. Ne pas suivre uniquement la logique du succès et de la plus grande exposition médiatique, encourager les projets éditoriaux les plus inventifs ou les plus risqués, si possible donner une prime à l’audace, donner une belle place aux petites maisons, à l’édition indépendante, aux revues littéraires…

Olivier Marbœuf : Il n’y a pas de volonté de contrer un système éditorial. L’idée de Khiasma est toujours de composer des écologies particulières, périphériques, qui essayent de se détacher de la subordination, de la référence et de la pensée de l’institution, qui n’est ici ni un modèle, ni une centralité. Créer un espace d’autonomie et d’expérimentation est essentiel. Le festival n’est pas tant un espace d’exposition, que l’occasion d’expérimenter des formes, formats et collaborations. Je pense que la chose la plus importante dans notre démarche est de laisser la place à des tentatives, à une langue qui se cherche et qui tente de traverser plusieurs champs, de s’éloigner des formes linéaires du romanesque pour emprunter peut-être plutôt une approche que j’appellerais cartographique.

Aurélie Olivier : Nous défendons une littérature qui fait apparaître quelque chose que nous ne connaissions pas avant elle et dont l’existence peut nous enrichir. Cette littérature que nous avons envie de défendre peut prendre la forme de graffitis, de textos, de mails, de morceaux de rap, de podcasts, de performances, d’expériences… et aussi souvent de livres. En effet, si les exigences de rentabilité de l’industrie culturelle donnent souvent peu d’espace à la production expérimentale, en revanche sa capacité à matérialiser la littérature, via l’objet livre, offre une accessibilité indéniable. Sans compter les nombreux dissidents qui permettent tout à coup de tomber

sur une pile de Nathalie Quintane  près de la caisse, une bd éditée  chez  un micro-éditeur devenue le livre le plus emprunté de la médiathèque, une librairie qui refuse les offices ou encore une collection dont la ligne éditoriale était inimaginable 5 ans plus tôt… Pour répondre à votre question sur le système éditorial donc, plutôt avec que contre, sans pour autant le laisser dicter la cadence.

O.R. : Comment composez-vous votre programmation ? Quelle place jouent dans vos choix les publications-livres des auteurs que vous invitez ? Leur reconnaissance dans le milieu littéraire ? Leur actualité littéraire ?

Olivier Chaudenson : La majeure partie de la programmation est fondée sur l’actualité éditoriale considérant  que cette  période  constitue le temps le plus favorable : l’auteur se rend volontiers disponible pour accompagner son livre, l’éditeur cherche à lui donner un écho dans la presse et au moyen de rendez-vous publics, le libraire met l’ouvrage en avant, le public est stimulé dans sa curiosité pour découvrir ces nouveautés… En dehors de ce critère d’actualité – qui n’est pas exclusif mais néanmoins majoritaire – il y a la volonté de donner un regard large et panoramique sur les écritures contemporaines. Et ce, avec une volonté d’ouverture, de curiosité et d’éclectisme : inviter des auteurs connus ou     à découvrir, présenter des textes qui rencontrent le succès ou des ouvrages confidentiels, faire cohabiter des écritures expérimentales ou « savantes » avec des propositions plus naturellement populaires. En définitive, cette volonté de mélanger les genres, les statuts, les succès publics (au fond, tenter de rebattre un peu les cartes du snobisme culturel et littéraire) constitue sans doute un des fondements de la Maison. Une maison qui souhaite décloisonner les genres et les catégories de public, stimuler la curiosité.

Jean-Max Colard : Dans cette volonté de jouer avec la rentrée, l’actualité littéraire participe du choix de certains auteurs. Mais le festival « Extra ! » accueille aussi des plasticiens, des performeurs, des musiciens, qui ne sont pas spécialement reconnus dans le champ littéraire.  J’ai donc à cœur de ne pas restreindre le festival à un genre (la poésie sonore par exemple), mais c’est vraiment la pertinence du hors livre qui me guide dans mes choix, ainsi qu’une certaine idée du contemporain, avec une volonté d’éclectisme et l’idée de rassembler des paysages éclatés hors livre. Je n’ai pas l’esprit de tribu, je n’aime pas les chapelles, et au contraire j’aime quand les arts se frottent entre eux, quand les disciplines affrontent leur extériorité.

Olivier Marbœuf : Je pense d’abord qu’il est important de dire que je compose le programme d’un lieu qui n’accueille pas que de la littérature mais également des expositions, des projections, des programmes de confé- rences, des ateliers et de rencontres. Pour l’ensemble des programmes, la méthode est la même. Je dirais que nous travaillons de manière construc- tiviste à partir d’une première idée que les choix d’auteurs ne vont pas venir illustrer mais réellement tendre, articuler, déplacer, dans une forme conversationnelle. Comme je le dis pour les expositions que j’imagine, un programme n’est jamais le résultat pour moi d’une idée mais bien la mise au travail de celle-ci. C’est un espace pour voir, entendre et penser. Il s’agit donc d’une approche assez intuitive qui va fonctionner par des systèmes d’échos et de capillarités. Comme pour toutes nos activités, nos meilleurs alliés sont les écrivains et les artistes eux-mêmes avec lesquels nous échan- geons beaucoup et qui nous pointent des œuvres ou des pistes, nous font parfois des propositions aussi. Le festival « Relectures » est aussi un espace de création donc nous essayons qu’il permette d’imaginer des nouvelles œuvres, d’amorcer des projets.

O.R. : Pouvez-vous nous parler des lieux où vous programmez : à la fois leur situation géographique, leur destination première (théâtre, cinéma, centre d’art), la manière dont vous utilisez les espaces ? Quel lien établissez-vous entre le lieu où se déroule votre programmation et les formes littéraires que vous y exposez ?

Jean-Max Colard : J’ai tout fait pour que le festival « Extra ! » occupe un espace dans le Centre Pompidou et ne se cantonne pas à une salle. La Maison de la Poésie est notre voisine, elle s’est joliment impo- sée comme la scène littéraire à Paris : il me semble donc plus opportun de s’écarter de ce modèle prégnant de scène littéraire pour aller vers l’espace, vers l’exposition, dans une relation plus forte et somme toute logique avec l’art contemporain. Installer dans le forum – 1, le festival se déroule dans l’espace public du Centre Pompidou, avec un accès gratuit. Chaque année je confie cet espace à un.e artiste emblématique de la dimension littéraire de l’art contemporain et qui pratique en somme la littérature  exposée. Et je lui commande non seulement de prendre l’espace, mais aussi de com- poser une sorte de salon pour le festival « Extra ! ». L’an dernier, Martine Aballéa avait installé une sorte de jardin d’intérieur. En 2018, c’est l’artiste azéri Babi Badalov qui va déployer ses écritures polyglottes et sa poésie analogique à coups de tissus imprimés et d’écritures directes sur les murs. J’ai aussi confié un espace à Jean-Yves Jouannais, qui développe depuis 10 ans au Centre Pompidou son encyclopédie des guerres, une des œuvres aujourd’hui les plus emblématique de la littérature hors du livre.

Olivier Chaudenson : À l’origine, la Maison de la Poésie a été amé- nagée comme un théâtre, avec notamment une salle principale de 160 places, parfaitement équipée : scène, son, lumière, écran, loges… Elle dispose éga- lement d’une petite salle voûtée en sous-sol, d’une jauge de 40 places, permettant d’accueillir des formes plus simples et plus intimes. Cet amé- nagement initial permet donc de recevoir dans de très bonnes conditions toutes sortes de propositions, des plus simples (rencontres, débats) jusqu’à des formes spectaculaires utilisant pleinement le plateau et ses possibilités techniques. La qualité du lieu permet donc une très grande liberté de pro- grammation.  D’une façon générale,  cet atout technique incite sans doute à accorder une attention particulière aux formes qui, même modestement, s’épanouiront mieux avec un véritable espace scénique, avec une qualité de son (acoustique ou amplifié), avec un petit travail sur la lumière, etc. Fonc- tionnant quotidiennement, avec la possibilité de doubles programmations simultanées (grande salle et petite salle) et la plupart du temps selon un principe de soirées uniques (les séries existent mais sont rares et brèves), la maison propose plus de 350 événements par an. Dans une grande diversité de formes, elle constitue donc un lieu qui exprime l’actualité éditoriale, qui donne la parole aux auteurs, qui permet aussi des « tentatives artistiques » à partir de la littérature.

Olivier Marbœuf : L’Espace Khiasma est installé dans une ancienne imprimerie, au cœur d’un quartier de vie, anciennement  micro-industriel et familial. La taille du lieu qui est assez modeste, joue un rôle important dans la sensation d’un espace domestique et chaleureux, à échelle humaine. L’absence de scène créé aussi une forme de proximité et produit une qualité d’écoute. L’auteur.e est ainsi accueilli.e dans un espace bienveillant, à la fois physique et humain. Nous avons souvent choisi de suivre certains artistes qui, de ce fait, ont aussi pleinement participé à la construction de cet espace sensible. C’est un aspect très important car la qualité de l’accueil et de l’écoute permet de partager des œuvres fragiles et exigeantes, ce qui reste une marque de fabrique de notre programmation.

O.R. : Quelle place joue la lecture à haute voix dans votre concep- tion de la littérature (et dans votre programmation) ?

Aurélie Olivier : Sans parler de la poésie sonore ou du rap qui n’existent pas sans cette mise en voix, c’est pour nous l’un des meilleurs moyens d’entrer en relation avec la littérature. La lecture à haute voix per- met de faire l’impasse sur l’extrême disponibilité nécessaire à la lecture intériorisée, de lever la peur d’être pris en défaut d’ignorance vis-à-vis du texte et surtout d’imaginer des moments collectifs.

Olivier Marbœuf : Nous accordons dans notre programmation une primauté à l’oralité et à la rencontre, considérant aussi les résidences d’écri- vains que nous accueillons comme l’occasion de construire à chaque fois une forme de communauté provisoire. La voix est aussi un élément transversal qui permet de passer de l’artistique au politique, de l’œuvre à la conversa- tion, tressage qui est au cœur de l’identité du lieu. Politique de la forme et de l’adresse plutôt que politique des sujets. J’ajouterais que la particularité de mon approche est aussi de considérer le lieu comme un récit, c’est-à-dire de m’éloigner de l’institution comme objet construit et structure sociale et politique définie pour la penser comme espace gazeux, rejoué sans cesse dans et par une poétique, un lieu qui ne cesse d’apparaître. Aussi, je ne me considère pas vraiment comme le directeur de cet espace mais plutôt comme l’un de ses narrateurs, de ses maîtres de cérémonie.

Olivier Chaudenson : La lecture à voix haute occupe une place impor- tante dans la programmation. Elle est soit centrale  (nombreuses  soirées de lectures ou lectures musicales), soit complémentaire d’une parole (ren- contres comportant des temps de lecture plus ou moins longs), mais en définitive elle est rarement absente. Cette omniprésence de la lecture s’ex- plique de plusieurs façons. La lecture, lorsqu’elle est préparée et réussie, que ce soit par l’auteur ou par un comédien, peut réellement constituer une forme artistique spécifique et forte. La lecture est également une porte d’entrée dans un texte, une forme de transmission qui peut toucher un autre public. En particulier, cela peut permettre de toucher un public de non-lecteurs – ou lecteurs hésitants – (un aspect particulièrement vérifiable en poésie contem- poraine où le texte trouve souvent sa portée et sa cible par l’oralisation). Plus largement, il serait à mon sens bien souvent frustrant de n’évoquer un texte que par son analyse et son commentaire, sans le faire entendre, même brièvement.

Jean-Max Colard : Il est important de faire entendre la littérature dans cet espace du festival « Extra ! », et de ne pas seulement la donner   à voir. Cette lecture peut être relativement conventionnelle, dans le cas d’un auteur invité de la rentrée littéraire, mais elle peut tendre aussi vers la performance, ou le concert. Il est très important d’accueillir la diversité et toute la plasticité actuelle de la lecture. Y compris la lecture silencieuse !

O.R. : Quel sens a pour vous l’expression « littérature exposée » ? Avez-vous le sentiment que cette expression peut rendre compte de ce que vous faites dans votre lieu/programmation ?

Olivier Marbœuf : On pourrait le dire si l’on considère l’idée d’ex- position comme provisoire, comme un surgissement, une sortie de l’ombre. Je me méfie de la trop grande exposition des formes et je garde un désir qu’elles puissent aussi inviter au secret et à la voix basse. À Khiasma, nous travaillons ainsi sur de nombreux formats de littérature parlée et de conver- sations littéraires qui expérimentent différents modes de travail et d’intimité, pour protéger des voix fragiles notamment. La radio est un outil que nous offrons et qui permet de faire entendre ces voix sans les dévoiler et trop les exposer justement.

Jean-Max Colard : Je dirais qu’il y a aujourd’hui une tentation lit- téraire du « live » : la scène, le concert-lecture, la télévision, la radio, la performance, mais aussi la rencontre publique avec les lecteurs font partie de l’arsenal élargi d’une relation « live » et vivante à la littérature. Dans ce contexte, je prends l’expression « littérature exposée » au sens large : il y a aujourd’hui une condition exposée de l’écrivain et de la littérature, qui les incite sans cesse à se produire en public, à accompagner la sortie d’un livre par des signatures et des rencontres, à apparaître dans les médias, etc. Comme l’indique son titre, le festival « Extra ! » voudrait être un lieu où se rassemblent toutes les formes actuelles d’exposition de la littérature contem- poraine. En même temps, ce terme trouve aussi une application et même une incarnation plus particulières par la possibilité de confier la scénographie du festival à un artiste à la fois littéraire et plasticien.

Olivier Chaudenson : Plutôt que littérature « exposée », je préfère utiliser l’expression « littérature en scène », voir « littérature live ». « Litté- rature exposée » me fait penser soit à « exposition », ce que je ne fais qu’à la marge, soit à « exposée à » : quelque chose de dangereux, à un ennemi potentiel…

O.R. : Pourquoi, d’après vous, faut-il que la littérature soit pré- sentée sur des scènes ?

Olivier Marbœuf : Je ne sais pas s’il faut qu’elle le soit. Je pense surtout que la littérature doit poursuivre la métamorphose de ses formes et de ses modes d’apparition, de publication. Elle retrouve en ce sens sa pertinence dans l’époque en devenant une pratique plus fluide, appropriable, quelque chose qui participe à l’exploration de nouvelles identités, de nouveaux territoires.

Olivier Chaudenson : La scène permet :

  • de montrer que la littérature est un art vivant ;
  • de rompre la monotonie de la promotion et en faire une occasion de création ;
  • de proposer aux auteurs des collaborations fertiles avec d’autres artistes ;
  • de dépoussiérer l’image de la littérature et s’adresser à de nouveaux publics…

Aurélie Olivier : Qui sont sociologiquement les personnes qui passent régulièrement le pas d’une librairie exigeante ?

Qui, géographiquement, a accès à une librairie exigeante ?

Qui dépense 20 euros pour un livre sans image sur la couverture dont il n’a jamais entendu parler ?

Qui a la capacité de lire 10 livres au risque d’en trouver un seul nourrissant ?

Qui éprouve de la joie à être décontenancé par un texte ?

Il faut que la littérature soit présentée en dehors du livre pour que les réponses à toutes ces questions soient moins déprimantes.

Jean-Max Colard : La montée sur scène de la littérature fait par-  tie aujourd’hui de cette « condition exposée » de l’écrivain contemporain. L’économie et le statut actuel du livre étant fragilisés, l’écrivain est poussé à se produire en public, il peut trouver par exemple sur scène un moyen de renforcer sa propre économie. Certains écrivains subissent violemment cette condition et cette obligation qui leur est faite de sortir de la chambre d’écriture pour devoir apparaître en public. D’autres, et ce sont sans doute ceux-là qui m’intéressent le plus pour le Festival « Extra ! », ont pris acte de cette condition exposée, et au lieu de la subir en font un nouveau lieu et un nouveau support de création littéraire.

O.R. : Pouvez-vous nous parler des modes d’archivage et de publi- cation que vous déployez dans votre lieu (captations, radio, site etc.) ? Quels usages faites-vous de ces modes de publication ?

Olivier Chaudenson : Depuis mon arrivée, nous avons instauré une politique systématique de captation vidéo, dans nos deux salles, en vue d’un archivage. L’intégralité de ces archives est versée annuellement à l’INA qui en assure la pérennité et en ouvre l’accès aux chercheurs. Concernant le grand public, nous mettons régulièrement sur YouTube et Soundcloud des extraits ou intégrales de soirées. Le projet actuel est de trouver des fonds afin d’améliorer la qualité de ces captations. Nous disposons d’une caméra fixe dans chaque salle, il nous faudrait investir dans l’installation de deux caméras pilotées automatiquement et d’une console, permettant du montage en direct. Il faudrait également trouver les moyens d’embaucher une personne qui se chargerait du montage, de l’éditorialisation et de la mise en ligne de toutes nos soirées. Et ce, afin de proposer au public, où qu’il se trouve en France ou dans le monde, d’accéder à cette sorte de revue littéraire annuelle que constitue la programmation de la Maison de la Poésie.

Olivier Marbœuf : Je pense que l’un des points névralgiques de notre projet est sa plateforme radio, la R22 Tout-Monde. C’est un outil d’archivage et un espace de création à la fois. Et je dirais que c’est aussi une forme de lieu qui dédouble le lieu physique, lieu imaginaire produit par le tissage des voix, des géographies, des alliances et qui permet aussi des formes entropiques par un jeu de collisions inattendues. C’est aussi à cet endroit qu’il me semble que quelque chose est visible des enjeux de la voix à Khiasma car s’y côtoient les paroles de conférenciers, celles des auteurs, des habitants, des étudiants, des enfants, des paroles toutes informées de choses très différentes mais qui s’engagent dans un processus de partage du sensible. Pour ce qui est des auteurs, il ne s’agit pas d’une alternative aux livres car c’est souvent autre chose qui est donné à entendre, un moment précis dans un lieu précis, une forme de situation littéraire particulière ; ce dont le livre dans sa portabilité se défait sans cesse en voyageant avec nous et en mettant des récits au contact d’expériences de vie particulières et inattendues. L’auteur qui lit son livre et que nous écoutons nous propose une version des faits dont nous pouvons nous détacher pour les faire sonner autrement et ailleurs car le livre nous offre la liberté d’un temps discontinu, d’un compagnonnage. De ce fait le livre, en tant que non-spectacle, nous aide à sortir de l’économie de l’attention et de la spectacularisation permanente à laquelle nous sommes de plus en plus confrontés comme forme de vie politique.

Jean-Max Colard : Pour l’heure, et c’est sans doute un point faible du festival, le live l’emporte sur l’archive et il y a peu d’archivage du festival « Extra ! ». Ce serait trop de captations vidéos, dans des conditions pas idéales et qui transformeraient le salon du festival en plateau de télévision. Le festival est en soi un mode de publication, alternatif au livre.

O.R. : Avez-vous le sentiment d’être des « éditeurs » de littéra- ture ?

Olivier Chaudenson : La Maison n’est pas du tout un éditeur, elle intervient après le travail des éditeurs et est plutôt à leur service : elle s’efforce de les aider en donnant une visibilité à une partie de leur travail. Finalement la Maison se définit plutôt comme un média, un « lieu-média » consacré à la littérature.

Jean-Max Colard : Je ne me sens pas éditeur dans la mesure où ce terme est encore trop marqué du sceau du livre, et même du texte. Je me vois plutôt en curateur, qui traite la littérature comme un art contemporain et qui met en relief ou en abîme son « exposition ».

Olivier Marbœuf : Bien qu’ayant été éditeur par le passé et en étant producteur – de films – aujourd’hui, je n’ai jamais eu une relation proprié- taire à cette pratique. Il me semble qu’une programmation comme un lieu est une forme de récit à plusieurs voix qui sans cesse échappe à ce que l’on voulait dire et c’est assez heureux. Chaque visiteur fabrique alors son lieu avec sa propre mémoire, ses oublis et ses confusions. C’est une forme de catalogue d’affects, impossible à saisir comme un tout, c’est le spectre du lieu.

O.R. : Vos choix de « publication » sont-ils politiques et si oui en quel sens ?

Olivier Marbœuf : Oui, au sens d’essayer de penser le contempo- rain en le filtrant, c’est-à-dire en essayant de rendre quelque chose visible, audible, lisible au cœur du brouhaha, pour reprendre l’idée de Lionel Ruffel. Et dans un effort de se tourner aussi vers ceux qui tentent de faire littérature de phénomènes difficiles à appréhender réellement sans une forme de poé- tique politique, c’est-à-dire une manière de toucher avec un soin particulier les choses, d’arpenter des lieux qui demandent un peu d’ombre, d’expé- rimenter des formes de vie minoritaires. Tout un ensemble d’expériences difficiles à articuler sans un effort d’invention de/dans la langue.

Aurélie Olivier : Tout choix de publication est politique : le choix des textes et des thèmes, celui d’auteur.e.s que seulement 50 personnes  en France connaissent, celui de refuser de faire des tables rondes sur une écriture masculine blanche bourgeoise qui se prend pour l’univers, celui de faire des matinées d’arpentage (méthode de lecture collective conçue par le mouvement d’éducation populaire) dans la bibliothèque de villages de 400 habitants, de décider que dans ce même village, nous accueillons, comme à Lille, un.e auteur.e dont nous avons lu tous les textes que nous estimons.

Olivier Chaudenson : La lecture de nos programmes indique sans doute une sensibilité politique… Mais plus précisément, la dimension poli- tique se concentre sans doute dans quelques domaines précis :

  • La volonté de « sur-représenter » les petits éditeurs, les voix discrètes ou marginales
  • Une attention particulière à la littérature qui donne un point de vue sur le monde et sur les grandes questions contemporaines : par exemple les problèmes économiques ou sociaux, la question du genre, les migrants…
  • Une attention donnée aux littératures de l’espace francophone insuffisam- ment accueillies : caraïbes, Afrique…

Jean-Max Colard : « Aux bords du politique », alors : quand il s’agit de rendre la littérature à sa pleine contemporanéité, de reconnaître et de faire entendre sa condition seconde voire minoritaire dans la société qui est la nôtre… quand j’entends Alain Finkielkraut se désoler de notre monde « post- littéraire », quand je lis certains se complaindre dans l’idée que la littérature est faible voire mourante, le festival « Extra ! » est là au contraire pour véritablement « fêter » la littérature dans ses formes expansées, élargies et émancipées du livre.

O.R. : À quel public s’adresse votre festival ?

Aurélie Olivier : La moyenne d’âge du public de notre festival est de 35 ans, ce qui, à en croire les statistiques du Centre National du Livre, est assez rare dans le domaine des festivals littéraires. Je pense que les gens viennent pour découvrir, écouter, voir à plusieurs des textes qui rendent la vie plus intéressante.

Olivier Chaudenson : L’idée de parvenir à toucher un public au-delà de ceux qui sont déjà convaincus (spécialistes, passionnés de littérature, grands lecteurs…) est essentielle dans le projet porté par la Maison de la Poésie. D’où le travail sur la diversité des formes, la présence importante de la musique, l’esprit convivial du lieu, une communication simple et lisible, une forte présence sur les réseaux sociaux… De façon encourageante, on peut d’ailleurs constater que la Maison de la Poésie bénéficie d’un public généralement abondant et surtout assez jeune.

Jean-Max Colard : Je rêve l’idée que le Festival « Extra » ! mélange les publics épars du hors livre, depuis la littérature jeunesse jusqu’aux clubs de France Loisirs en passant par les amateurs d’art contemporains, le public des concerts de rap, les universitaires intéressés par la théorie littéraire. Je crois à la superposition et au mélange des publics.

Olivier Marbœuf : Il n’y a pas de public particulier, mais une forme de communauté qui va des familles aux auteurs, des artistes aux habitants, tous reliés par l’idée non pas de venir voir ce qu’il y a dans le lieu mais de fabriquer un lieu pour voir.

DOI : 10.3917/litt.192.0096. URL : https://www.cairn.info/revue-litterature-2018-4.htm-page-96.htm

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