Comme un Lundi : «Pousse où tu peux, comme tu peux, pousse» (Fr/Eng)

Pour son exposition personnelle au MAC VAL, « Les racines poussent aussi dans le béton » (14 avril – 16 septembre 2018), l’artiste Kader Attia a souhaité célébrer la banlieue de Paris, quelque chose dans sa matière particulière qui fabrique des identités parallèles au grand roman national français. Pour son catalogue, il m’a commandé un texte, de ces demandes amicales qui ne se refusent pas. Une occasion de faire revenir dans le corps le rythme des trains et dans l’œil la poussière d’un béton familier, celui d’une histoire qui reste encore à raconter.

Pousse, où tu peux,
comme tu peux, pousse

On marchait un jour avec Younès(1) dans les rues du quartier des Fougères, 20e arrondissement, à la limite de la Seine-Saint-Denis. Je n’avais jamais habité aussi près de Paris. Ça avait tout l’air d’une trahison mais, malgré les apparences, je ne me rendais pas. Inutile de bluffer, il y a des signes cachés partout qui piquent l’œil attentif du lascar averti. Vise le nombre de chiffres inscrits sur les bus. À moins de trois, le compte n’y est pas. Enquête à la surface des rétines où sont imprimés des silhouettes et des paysages déformés par le travelling brutal d’un train. Impossible à effacer. Recompose des phrases qui ignorent l’orthographe et les usages de la langue, aperçues à grande vitesse un jour dans un tunnel. Immédiatement tu as envie de pleurer. Les faussaires ont des bacs G. Ils sont obsédés par la comptabilité. Ils te servent toujours leur encyclopédie exhaustive du rap, mais oublient qu’il faut aussi être calé en physique-chimie, en géologie, avoir la mémoire de la matière. Nos racines poussent dans le béton et glissent sur le sol marbré des grandes surfaces. Nous avons tourné sans fin. Et nous savons maintenant que nous mourrons en courant.

Le quartier des Fougères pourtant, malgré sa proximité honteuse avec la capitale qui aurait dû le disqualifier d’office, avait bien le goût et la matière particulière de la banlieue. Quand l’asphalte est chauffé par un soleil de plomb, tu reconnais ça sans forcer, il suffit de lire dans les taches d’huile et l’alphabet des chewing-gums écrasés. Les Fougères faisaient donc l’affaire. Peut-être juste à la faveur des boulevards Maréchaux qui avaient balancé le quartier du mauvais côté de l’histoire. Mais aussi parce qu’on l’avait construit en lieu et place de la « zone », comme disaient les anciens, et ça, ça laissait forcément quelques fantômes qui traversaient la nuit comme des morts vivants en roue arrière. Et puis il y avait des écarts, des vides, de l’horizon, du lisse et du granuleux. L’analyse en laboratoire confirmait la première impression. Quelque chose qui vous faisait penser qu’on fabrique finalement un pays natal avec pas grand-chose. Et personne ne comprend comment s’imprime ce paysage français dans les corps indigènes qui viennent poser à la dernière minute leurs têtes barbouillées de sable et leurs dos lacérés sur des grillages au bord de la photographie nationale, comme un hommage inattendu aux familles Lafarge et Decaux à la fois.

Mais, vingt ans après avoir foulé pour la première fois ces quelques rues posées à la va-vite sur le périphérique, tout paraissait un peu moins évident, et je guettais du coin de l’œil le visage rond de Younès, sa casquette vissée sur la tête, pour y apercevoir quelques signes discrets de déception. Même si lui, visiblement, il se foutait bien de mes considérations minérales, de ma géologie intime, de mon éducation d’homme invisible – ne te fais pas remarquer, mon fils –, des kilomètres parcourus pour remonter sans cesse dans mon arbre et retourner dans mon pays, de la honte comme compagne de nos après-midi à zoner alors qu’on n’avait pas encore idée que Guy Debord existait. Sinon, franchement, on aurait capitalisé comme des malades et on serait devenu plus vite que l’éclair les stars de l’art contemporain et de l’université à la fois, en balançant nos chaussures trouées sans marque au visage de la bonne société, au nom de la psycho-géographie.

Notre corps est une archive, nos racines poussent dans le béton.

Mais Younès, ce n’était pas son souci du moment, il cherchait des plantes résistantes et j’allais lui en trouver quelques-unes qui poussaient au pied des immeubles. En vingt ans, les Fougères avaient perdu un peu de leur lustre, même si on ne pouvait de toute façon pas classer le quartier dans la même division que La Grande Borne, Les Pyramides ou Les Tarterets – pour rester dans la géographie de la banlieue Sud, qui ignorait avec mauvaise foi les grands champions de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne. Car tous les espaces incertains et la brassée de terrains vagues qui servaient il n’y a pas si longtemps de théâtre des opérations à quelques commerces des matières et des corps avaient disparu sous les larges fesses d’immeubles modernes, cinémas, sièges sociaux, maisons de retraite, tennis, services en tout genre à la géométrie cool. L’histoire radicale des formes au service d’un grand sommeil. On avait livré d’un seul coup de la ville et des usages, un design d’attitudes et des postures, qui disaient « ici mais pas là ».
Plus de grandes trouées vers l’horizon, de voitures ventouses immatriculées dans les pays de l’Est, de stations-services sans essence ni de petits bars sans autres clients que ceux qui en tenaient les murs dans la fumée et la plainte épaisse d’une chanson de Lounès Matoub. À la place, un tas d’arguments en acier, verre et flux qui faisaient oublier l’alliage essentiel du corps de la banlieue : le béton et le vide. C’est-à-dire une certaine forme de disponibilité dans l’insuffisance, dans la promesse non tenue, dans le pas fini, l’abandon, l’accident. La banlieue parlait d’une bouche édentée et son accent réclamait tout notre corps. Elle n’était pas qu’une géographie, elle était matière et distance, mesure d’un écart dans le paysage, solides et marches, courses, galères qui s’impriment dans les jambes de ceux qui, comme d’éternels disciples de David(2), recherchent sans jamais la trouver une hypothétique soirée. C’est ainsi, la banlieue est d’abord l’histoire de ce qui n’y est pas, histoire forcément vibrante et héroïque d’échecs, de manques, de frustrations et d’embrouilles. Et cette histoire sans fin réclame un paquet de narrateurs mythomanes pour la mettre en musique, pour donner à la misère une vitesse qui la rende digne et suante sur la piste de sa propre mascarade. Parler au cœur de la nuit des raccourcis jusqu’au parking d’un supermarché, point de départ de l’unique voiture qui va emmener en rêve une douzaine de lascars dans une boîte de nuit construite sous un nœud d’autoroutes. Parler et tourner sans fin pour accélérer le temps, balancer toujours plus vite le même beat, le même fragment de musique. La banlieue est un espace quantique, James Brown son accélérateur de particules. Nous n’avons pas vécu à la même vitesse que les autres Français. Et nous avons été éduqués avec l’idée étrange qu’il existait bien d’autres Français que nous, des Français deux fois, d’une épaisseur autre. Alors que nous, nous étions légers, balancés dans tous les sens par la vitesse enragée de l’Histoire et que, par conséquent, nous allions mourir en courant(3).

Notre peau est une archive, nos cicatrices une carte, nos muscles poussent le béton(4).

L’histoire nous revient dans le désordre, par cuts macabres et répétitions. Il n’y a pas de grandes plumes mais un DJ qui massacre de vieilles rengaines. Dans un appartement minuscule et surpeuplé des Tarterets, Doudou danse devant la glace, un peigne planté dans sa coupe micro. Plus tard, la bande à Boris nous coince sur le pont de Corbeil. Plus tard encore, je rentre avec la lèvre ouverte par un coup de tête. La police nous serre sur un chantier interdit au public qu’on prend comme pour un raccourci. Nous n’avons pas les mêmes cartes, pas les mêmes souvenirs. Ailleurs, un type roux danse torse nu sur la piste d’une soirée et tire un coup de feu en l’air pour lancer la bagarre. Plus loin, des skinheads nous retrouvent et nous encerclent à cause de la soirée, du type au corps blanc presque phosphorescent qui a crié « c’est de la soul !» avant de tirer en l’air à la même seconde que l’accord des trompettes de James Brown et Boris le petit caïd blanc qui dit « je suis plus noir que toi, mec, je suis noir à l’intérieur » et son pote qui me donne, dans la même seconde aussi, un coup de tête dans les dents et les skinheads qui voient qu’on n’est que des muscles et que le nombre ne compte pas, seule la vitesse importe. Nous vivons à une autre vitesse, nous avons traversé le temps et sommes des aliens. Avant ou après, de toute façon, nous nous glisserons à travers la déchirure de la nuit dans notre vaisseau spatial qui grince sur les aiguillages de la gare de Juvisy avec les Specials à fond dans nos casques. Nous consumons nos corps et fabriquons notre temps. Personne ne s’attendait à ce qu’on aime la banlieue, qu’on se prenne d’amitié pour l’acier tordu par nos pères, qu’on laisse des traces fossiles de nos joies dans le béton, qu’on en fasse un terroir comme sur les affiches électorales aux collines trop vertes, trop françaises et trop tranquilles où on a juste ajouté quelques métèques qui font des glissades sur des cartons en riant.

On aime d’un amour sincère et un peu brutal une banlieue où tout le monde part en vacances en Espagne un jour et se retrouve à taper la balle sous un soleil de plomb le lendemain avec un vieux tee-shirt España 82 où le visage trop souriant de Naranjito(5) est devenu un masque triste et grimaçant. Et personne ne te demande pourquoi tu n’es pas en Espagne et pourquoi tu restes là à galérer tout l’été. Car on n’est pas la police, car hier c’était hier, et aujourd’hui il nous faut assez de joueurs pour épuiser nos muscles jusqu’à la tombée de la nuit. Quand tu ne vois plus le ballon, tu te dis que c’est l’heure, ce n’est pas la fatigue, c’est la nuit qui te dit qu’il faut rentrer, ce n’est pas l’appel de ta mère qui a arrêté de t’appeler depuis longtemps, ce n’est même pas la faim, ce ne sont pas les menaces de ton père qui s’est déjà endormi une bouteille de Old Nick à la main devant une défaite de l’équipe de France, la bouche ouverte, et toi tu vas regarder en rentrant dans sa bouche comme pour vérifier si au travers de sa gorge tu la vois bien la France, une France rouge carmin. Ce qui signe la fin, c’est qu’on ne voit plus le ballon. Et nous rentrons dans le début de la nuit alors que les grenouilles commencent à se faire entendre tout autour du lac artificiel fabriqué dans le même béton que tout le reste – ils ont même mis des roseaux pour faire paysage français, marécage pourri de l’histoire de France, pour essayer de nous convaincre que nos vies pourries sont bien des vies françaises. Nous rentrons dans un coassement, à moins que ce ne soit une plainte, basse continue derrière les voix des derniers fans squelettiques d’AC/DC qui digèrent un maigre shoot d’héro, une trace blanche à la commissure des lèvres. Nous allons les remplacer dans l’histoire et ils ne le savent pas encore. Nous sommes les prochains vivants. Nous entrons en scène avec notre odeur d’herbe et de sueur, alors que le rectangle lumineux d’un stade nous guide au seuil de la nationale 7. Derrière, plus loin, débutent la masse sombre de la forêt et la véritable nuit sauvage. Nous traînons en communauté marron dans les parages des pavillons gardés par des chiens, à la recherche d’un endroit humide et chaud pour poser nos visages sales.

Je voyais bien que Younès me trouvait un peu fatigant avec mes incessants voyages dans le temps. Nous marchions dans la rue et cela faisait un moment qu’il n’avait pipé mot. Il auscultait en silence le seuil un peu crasseux des immeubles et des grilles. Il faisait son affaire d’une botanique laissée-pour-compte. Il notait, dessinait ce que personne n’avait vu, une autre histoire qui pousse dans les fissures. Bientôt il me dirait qu’il y avait là des essences exotiques. Ça ne serait pas une surprise car même dans nos voyages immobiles nous avions transporté beaucoup de mauvaises graines, de mauvaises manières de faire et d’exister. Grandir en banlieue, c’était aussi ça. Apprendre à se faire expliquer sans cesse quoi faire de nos corps, où les ranger maintenant qu’ils étaient là, recevoir sans la demander la leçon de la petite bourgeoisie qui s’ignore et qui dit où il faut faire pipi et comment on joue à un jeu dont les règles sont savamment pipées. Nous étions d’éternels jeunes des quartiers, les grands enfants de Michel Leeb.

En faisant semblant d’écouter les profs, au fond de la classe, on réinventait avec nos muscles des machines à survivre, une chimie possible, une biologie des plantes sauvages, une physique de la résistance des matériaux, une histoire supportable et des géographies possibles.

En secret, nous étions devenus un autre paysage français.

Texte extrait du catalogue, Kader Attia, Les Racines poussent aussi dans le béton (éditions Mac/Val 2018)


Notes :

1.À la fin de l’année 2015, en marge de l’exposition collective « Les propriétés du sol », j’ai marché aux alentours de l’Espace Khiasma, entre Les Lilas et Paris, avec l’artiste marocain Younès Rhamoun. On peut écouter l’enregistrement de cette balade sur la webradio R22 Tout-Monde (https://r22.fr/auteur/younes-rahmoun/).

2.Dans la série télévisée de 1967 Les Envahisseurs, David Vincent assiste par accident à l’atterrissage d’une soucoupe volante par une nuit sombre, le long d’une route solitaire de campagne, « alors qu’il cherchait un raccourci que jamais il ne trouva ». Le feuilleton de Larry Cohen et sa célèbre scène liminaire participent aux multiples représentations angoissantes qui accompagnent la politique audiovisuelle américaine en temps de Guerre froide. Des envahisseurs presque identiques aux humains « normaux » s’introduisent en secret parmi eux. La métaphore de la présence communiste au sein même de la société américaine est grossière à dessein. Mais l’auriculaire en érection permanente des envahisseurs, seul signe qui permet de les discerner des humains patriotes, laisserait à penser qu’il se joue également dans cette scène primitive une politique sexuelle. Le mâle blanc américain perdu sur une route sombre qui échappe au contrôle de l’État pourrait bien craindre d’autres prédateurs alors que les Noirs viennent d’obtenir le droit de vote.
Le corps des hommes noirs n’entre pas dans l’espace de la nation, aux États-Unis comme en France, sans une charge sexuelle et morbide à la fois. Une lecture attentive de Frantz Fanon montre combien il ne lui est laissé qu’un étroit chemin de libération s’il veut éviter les impasses viriles que lui tend la société blanche pour exister. Et le fait que David Vincent ne parvienne pas à convaincre la police du danger imminent en dit long sur le traumatisme de l’irruption de ce corps étranger parmi les masculinités occidentales.
Pour comprendre l’action de la police « par une nuit sombre, sur une route de campagne », il est ainsi essentiel de la considérer sous l’angle d’une violence sexuelle d’État. L’introduction « par accident » de la matraque d’un policier dans l’anus du jeune Théo n’a pas suffi à en convaincre une large part de l’opinion française. Pas plus qu’elle ne nous a incités à repenser un spectre plus large de la violence sexuelle, qui introduise les masculinités racisées dans leur spécificité à l’intérieur même des problématiques de genre. Et ainsi tenter de situer dans sa complexité et ses paradoxes ce corps sans cesse attaqué dans sa virilité, infantilisé, contrôlé et émasculé par les puissances coloniales d’hier et d’aujourd’hui. Car à bien y regarder, les corps noirs qui meurent régulièrement d’asphyxie sous la pression de plusieurs policiers périssent en fait sous le poids d’un imaginaire qui projette un corps puissant, indestructible, sauvage. Ils trépassent sous le poids de l’imaginaire d’une virilité radicale nourrie par des sites Internet spécialisés dans l’envahisseur noir toujours en érection, au service de la femme blanche éblouie. David Vincent les a vus, et quelques milliers de policiers aussi. Ignorer ces quelques points et présences aveugles conduit à certains discours navrants qui, dans un désir d’opposer au conservatisme du moment un féminisme cool, oublient de penser l’histoire même de la production des corps et des lieux – car pour la police, la rue sombre des quartiers populaires a remplacé la route de campagne américaine, même si les extraterrestres continuent invariablement de s’y poser.
Ainsi, dans le journal Libération daté du 12 janvier 2018, l’écrivaine prix Goncourt 2016 Leïla Slimani proposait une tribune en réponse à une opération de communication d’un site de rencontres orchestrée par Catherine Millet, confirmant le devenir Jacquie et Michel du journal Le Monde. Réponse tout aussi libérale au passage qui faisait du droit individuel à se balader, draguer, décolleter dans LA rue sans être évidemment importunée, puisque là était le mot qui faisait lien entre les deux postures, un principe premier de la démocratie. Il faut noter une première chose importante à ce sujet, c’est que l’on se déplace alors brutalement d’une situation très spécifique et pleine de promesses politiques – l’accusation inédite pour de multiples harcèlements sexuels sur son lieu de travail d’un homme blanc riche et puissant – vers le risque d’être importunée dans LA rue. Loin de sous-estimer l’importance des deux situations, il nous faut noter que l’on glisse ici d’une masculinité à une autre. L’une très précise et l’autre laissant la place à un imaginaire plus vaste, dont nous avons parlé auparavant. L’une très problématique pour les tenants du capitalisme qui voient soudain apparaître un possible problème dans leurs habitus, l’autre plus confortable. La seconde chose est cette idée essentialisée de marcher dans LA rue comme si elle pouvait exister sans spécificité, sans géographie ni police particulières. Comme si LA rue n’était pas produite, conquise, domestiquée par des pouvoirs. LA rue n’est pas la même pour tous, encore moins quand elle est le lieu de l’intime alors que les espaces intérieurs n’existent pas et que le corps explose littéralement vers l’extérieur pour s’échapper de la promiscuité et de la pression du béton. La rue n’est pas un espace quelconque, de transition, quand on n’a aucun moyen d’avoir accès à l’économie de la rencontre telle qu’elle se structure dans le capitalisme urbain, dans des lieux spécifiques, payants et organisés par classes. La rue est l’unique scène du théâtre social et des affects populaires, de sa visibilité et de ses conflits aussi. Sa mise sous contrôle vise certains corps qui savent qu’ils ont plus de chances que d’autres de mourir en courant. L’usage du corps de LA femme comme bouclier humain d’une conquête de territoire à l’heure notamment d’une gentrification sauvage est devenu l’une des stratégies les plus saillantes de cette guerre sociale qui a l’avantage d’indiquer combien elle est aussi une guerre raciale et une nécropolitique sexuelle.

3.J’ai appris beaucoup plus tard que les parents des familles noires de Detroit, dans le Michigan, apprenaient à leurs enfants à ne jamais courir dans la rue. Un Noir qui court dans les rues de Detroit commet un délit à la surface de l’imaginaire américain, et il y laissera sûrement sa peau.

4.Comme le souligne Frantz Fanon de nouveau, la métastructure coloniale va s’imprimer dans une architecture de la contrainte. Celle-ci va redoubler le contrôle des corps indigènes, les confiner, autant dans la promiscuité de l’habitat que dans des rues conçues pour la surveillance. La cité de banlieue est à la fois l’héritière de cette stratégie de domestication et le lieu où s’opère une certaine forme de libération et de connivence inattendue, fabriquée par des usages déviants – il convient cependant ici de souligner certains projets à portée politique et utopique, tels ceux d’Émile Aillaud qui ne résisteront néanmoins pas à la paupérisation de la population. Comme je l’ai déjà souligné dans le texte « Un corps sans nom » (in L’Esprit français, Paris, La Maison Rouge/La Découverte, 2017), le « débrayage » au cœur des années 1980 des enfants de la première génération de travailleurs postcoloniaux va marquer un nouvel usage du quartier. Celui-ci passe de l’espace dortoir à un espace de vie. Toute une génération fera ainsi son apparition sur la scène nationale dans un désir musculaire – pour citer Elsa Dorlin – qui ne sera plus épuisé par les machines de l’usine. Désir de vie, libidinale, qui se heurtera au béton et à la police pour produire des corps particuliers, souples et cassés à la fois, qui se faufilent, enjambent et frappent. Ces corps vont s’introduire par un passage secret dans la culture française, passant sans cesse d’un régime invisible à de multiples manières d’apparaître. Ils ne feront pas que vivre dans la contrainte du béton, mais fabriqueront une érosion particulière de la matière, un béton affecté, un minéral allié. Et, plus loin encore, un paysage particulier qui ne pourra être vu sans la présence de leurs corps : la banlieue.

5.Naranjito était la mascotte de la Coupe du monde de football de 1982 en Espagne : une orange en short qui tenait en souriant un ballon de football.


With his solo exhibition at MAC VAL, « Roots also grow in concrete » (14th April – 16th September 2018), artist Kader Attia celebrates the Paris banlieue, something in its particular fabric that creates parallel identities to the French « Roman national », the national grand narrative. He asked me to write a text for the catalogue – one of those friendly requests one cannot turn down. An opportunity to recall inside the body the rhythm of trains, and inside our eyes the dust of a familiar concrete, that of a history yet to be told.

Grow, where you can,
how you can, grow

We were walking one day with Younès(1) in the streets of Les Fougères neighbourhood in the twentieth arrondissement, where it touches on the Seine-Saint-Denis. I’d never lived so close to Paris. It seemed like a betrayal, but despite appearances, I didn’t give in. No point in bluffing, there are hidden signs everywhere that draw the attentive eye of the informed. Look at the numbers on the buses. If they’re less than three, it doesn’t add up. Survey on the retinal surface where silhouettes and horizons are deformed by the brutal travelling shot from the train. No way to erase it. Recompose sentences that ignore spelling and usage, glimpsed at high speed one day in a tunnel. You immediately want to cry. The forgers have G bac diplomas. They’re obsessed with accounting. Always serving up their exhaustive encyclopaedia of rap, but they forget you also have to know your stuff in physics, chemistry, geology, have a memory for the matter. Our roots grow in concrete and slide across the marbled floors of supermarkets. Endless circling. And now we know we’ll die running.

But the Les Fougères neighbourhood, despite its shameful proximity to the capital, which should have immediately disqualified it, really had the taste and special feel of the suburbs. When asphalt is heated by a scorching sun, you recognise it easily, you just have to read the oil stains and the alphabet of smashed gobs of gum. So Les Fougères did the trick. Maybe even just for the Boulevards Maréchaux that pushed the area over to the bad side of history. But also because they built it on the site and place of the Zone, as the old guys call it, and that, well it necessarily left a few ghosts who pass through the night like the living dead doing wheelies. And then there were gaps, empty spaces, the horizon, smooth places and rough. Laboratory analysis confirmed first impressions. Something that made you think they actually can make a homeland from very little. And no one understands how this French landscape is imprinted on the indigenous bodies that at the last minute lay their sand-coated heads and their lacerated backs on the wire fences at the edge of the national photography, like an unexpected tribute to the families of both Lafarge and Decaux.

But twenty years after the first time we’d walked these streets laid down so quickly over the Périphérique, everything seemed less clear and I kept looking at Younès’s round face, trying to catch a few discreet signs of deception. Even if he clearly didn’t give a fuck about my mineral consideration, my intimate geology, my invisible man’s education – don’t do anything suspicious, my son – all those kilometres travelled to climb back up into my tree and return to my country, with shame as a companion on all our afternoons hanging out when we hadn’t a clue that Guy Debord even existed. If we had, we’d have capitalised like crazy and we’d have become the stars of the modern art and university scenes in a flash, throwing our broken down no-name shoes in the face of good society in the name of psycho-geography.

Our body is an archive, our roots grow in concrete.

But that wasn’t Younès’s problem of the moment, he was looking for resistant plants and I was going to find him a few that grew at the foot of buildings. In the space of twenty years, Les Fougères had a lost a bit of its lustre, even if you couldn’t classify the hood in the same division as the Grande Borne, Pyramides, or Les Tarterêts – to keep to the geography of the southern suburbs, which gleefully ignored the grand champions of the Seine-Saint-Denis and the Val-de-Marne. Because all these uncertain spaces and the handful of no man’s lands, which served not so long ago as the theatre of operations for a few businesses dealing in materials and bodies, had disappeared under the large rumps of modern buildings, cinemas, corporate offices, retirement homes, tennis courts, and all manner of services with geometric coolness. The radical history of forms in the service of a great sleep. In one clear sweep we’d freed from the cities and usages a design of attitudes and postures that proclaimed “here but not there”. No more large gaps towards the horizons, or cars like leeches registered in Eastern bloc countries, service stations with no petrol and small dive bars with no clients besides those who held onto the walls in the smoke to the tune of the thick com-plaint of a song by Lounès Matoub. In its place, a pile of arguments in steel, glass and flux that made you forget the essential alloy of the suburban body: concrete and emptiness. In other words, a certain form of availability in failure, in unkept promises, the untaken step, abandonment, accident. The suburbs spoke of a gap-toothed mouth and its accent demanded our whole body. It wasn’t merely a geography, it was matter and distance, the measure of an interval in the landscape, solids and marches, races, hard times imprinted on the legs of those who, like the eternal disciples of David(2), seek without every finding it a hypothetical party. That’s how it is, the suburbs are first of all the history of what isn’t, a history necessarily vibrant and heroic with failure, losses, frustrations and mix-ups. And this endless history demands a slew of pathologically lying narrators to put it to music, to give to misery a speed that makes it worthy, makes it sweat on the dance floor of its own masquerade. Talking in the heart of the night about shortcuts to the car park of a supermarket, starting point for the only car that will bring in a dream a dozen guys to a nightclub built under a knot of highway. Endless loop of talking and driving to accelerate time, pushing the same beat ever faster, the same fragment of music. The suburbs is a quantic space, James Brown its particle accelerator. We hadn’t lived at the same speed as the other French people. And we’d been educated with the strange idea that other French than us existed, two times French, with a different thickness. While we, we were light, pulled in all directions by the enraged speed of History and in consequence we were going to die running(3).

Our skin is an archive, our scars are a map, our muscles push against concrete(4).

History comes back to us in confusion, in gruesome film cuts and repetitions. There are no great writers but there is a DJ who massacres old refrains. In a minuscule and over-populated apartment in Les Tarterêts, Doudou dances in front of the mirror, a comb planted in his afro. Later on, Boris’s band stops us on the Corbeil bridge. Later still, I return home with my lip split open by a head butt. The police stop us on a worksite closed to the public that we use as a shortcut. We don’t have the same cards or the same memories. Elsewhere a redhead dances bare-chested on the dance floor of a party and fires a shot in the air to start a fight. Further on, some white skinheads find us and close in in a circle because of the party, the white guy with the almost phosphorescent body who cried out “it’s soul music!” before shooting in the air at the exact second of the chords of James Brown’s trumpets and Boris the little white dealer who says, “I’m blacker than you, mate, I’m black on the inside,” and his friend who at the exact same second head butts me in the teeth and the skinheads who see that we’re just muscles and the number of us doesn’t matter, only speed matters. We live at another speed, we’ve crossed through time and we’re aliens. Sooner or later, we’ll slide through the rip in the night in our spaceship that grinds on the train switches at Juvisy station with the Specials blaring in our headphones. We consume our bodies and manufacture our time. No one expected that we’d like the suburbs, that we’d become friends with the twisted steel of our fathers, that we’d leave fossil traces of our joys in the concrete, that we’d make it a territory like the ones you see on political posters, a land of hills that are too green, too French and too tranquil, where we just added a few immigrants who slide across the scene laughing.

Our love for this suburb is sincere and a bit brutal, this suburb where everyone goes on vacation to Spain one day and winds up kicking a ball around under a blazing sun the next day wearing an old España 82 T-shirt where the grinning face of Naranjito(5) has become a sad, grimacing mask. And no one asks you why you’re not in Spain and why you’re here hanging out wasting your whole summer. Because we’re not with the police, because yesterday was yesterday and today we just need enough players to tire out our muscles by the time night falls. When you can’t see the ball anymore, you tell yourself it’s time, you’re not tired, it’s that night is telling you that you have to go home, it’s not your mother’s call, she stopped calling you long ago, it’s not even hunger, it’s not the threats from your father who’s already asleep with a bottle of Old Nick in his hand watching a match with the French team, his mouth open and you, you’re going to look in his mouth when you get home to verify if you can see France down his throat, a carmine red France. What marks the end is when you can’t see the ball anymore. And we go home as night begins, while the frogs start to croak all around the artificial lake made from the same concrete as everything else – they’ve even planted reeds to make it look like a French land-scape, a rotten swamp from the History of France, to try to convince us that our rotten lives are truly French lives. We go home to croaking, unless it’s a lament, a continuous bass under the voices of the last skeletal fans of AC/DC, digesting a thin shot of heroin, a white trace at the edge of their lips. We’re going to replace them in history and they don’t even know it yet. We’re the next living people. We go on stage with our odour of grass and sweat, while the luminous rectangle of a stadium guides us to the threshold of the Route Nationale 7. Further beyond begins the sombre mass of the forest and the veritable wild night. We hang around, a brown community, at the edges of suburban homes guarded by dogs, looking for a humid warm spot to lay down our dirty faces.

I could see that Younès was tired of my incessant voyages in time. We walked in the street and it had been a while since he’d said anything. He listened to the grimy entrances of buildings and gates. He busied himself with a botany of those left behind. He noted and sketched what no one had seen, another history that grew in the cracks. Soon he would tell there were exotic essences there. It wouldn’t be a surprise because even in our immobile journeys we’d transported many bad seeds, bad ways of doing and existing. Growing up in the suburbs was that too. Learning how to always explain yourself, what to do with our bodies, where to put them now that they were here, receive without asking the petite bourgeoisie’s lesson, which it ignores itself and that dictates where you can piss and how you play a games whose rules are seriously fucked. We’re the eternal youth of the hoods, the grown up kids of Michel Leeb.

By pretending to listen to the teachers, at the back of the class, we reinvented with our muscles survival machines, a possible chemistry, a biology of wild plants, a physics of the resistance of materials, a bearable history and possible geographies.

In secret, we had become another French landscape.

Text from the catalogue, Kader Attia, Roots also grow in concrete (éd. Mac/Val 2018)


Notes :

1. In late 2015, we walked around the area where the Espace Khiasma is located, between Les Lilas and Paris, with the Moroccan artist Younès Rhamoun in con-junction with the group exhibition “Les propriétés du sol”. The recording of this walk can be heard on the website of the radio station R22 Tout-Monde. https://r22.fr/auteur/younes-rahmoun/

2. In the 1967 TV series The Invaders, David Vincent sees by chance a flying saucer that has landed during a dark night on a lonely country road, while “looking for a shortcut that he never found”. Larry Cohen’s series and its famous introductory scene added to the many disturbing representations that accompanied American audio-visual policy during the Cold War. Invaders secretly infiltrated “normal” humans, to whom they were almost identical. This metaphor for the presence of communists in the heart of American society was deliberately crude. But the invaders’ permanently extended pinky, the only sign making it possible to distinguish them from the patriotic humans, suggests that sexual politics were also being played out in this crude scene. The white American male lost on a dark road that has eluded the state’s control might also have feared other predators at a time when blacks had just been given the right to vote.
In America as well as France, the black man’s body enters the space of the nation with a charge that is both sexual and morbid. Close reading of Frantz Fanon shows how he is only left with a narrow path to freedom if he wishes to avoid the masculine dead ends that white society creates in order for him to exist. And the fact that David Vincent fails to persuade the police of the imminent danger speaks volumes about the trauma caused by the eruption of this foreign body in Western masculinity. So to understand the police’s action “one lost night, on a lonely country road”, it is essential to see it from the angle of sexual violence on the part of the state. The introduction “by accident” of a police-man’s truncheon into young Théo’s anus was not sufficient to convince French public opinion. Nor did it prompt us to rethink the wider spectrum of sexual violence that introduces specific forms of racialised masculinity into problematics of this kind, and thereby attempt to situate the complexity and paradoxes of this body endlessly attacked for its masculinity and infantilised, controlled and emasculated by colonial powers past and present. Be-cause if you look closely, the black bodies that regularly die asphyxiated by the pressure of several policemen are in fact dying under the weight of an image that projects a powerful, indestructible, wild body. They pass away under the weight of an image of a radical masculinity fed by websites specialising in the black invader who invariably has an erection and is at the service of dazzled white women. David Vincent saw them, as did a few thousand policemen. To overlook these few points and blind presences leads to certain unfortunate views which, in a desire to counter the current conservatism with a cool femi-nism, neglect to reflect on the very histo-ry of the production of bodies and places – because for the police the dark road of the working-class neighbourhoods has replaced the American country road even though the extra-terrestrials invariably continue to land there.
Thus in Libération newspaper on 12 January 2018, writer Leïla Slimani, winner of the 2016 Prix Goncourt, penned an opinion piece in response to a marketing operation for a dating site orchestrated by Catherine Millet, confirming the future “Jacquie et Michel” (a porn amateur website) in the newspaper Le Monde. It was an equally liberal reply to the passage in which the individual right to walk THE street, hit on and wear a revealing dress – without being bothered of course, because there was the word that linked the two positions – was put forward as the first principle of a democracy. An important thing to note on this subject is the sudden shift from a very specific situation that is full of political promises – the unprecedented accusation of multiple acts of sexual harassment in the workplace of a rich and powerful man – towards the risk of being bothered in THE street. Far from underestimating the importance of the two situations, we should note that we are shifting here from one form of masculinity to another. One is very precise while the other makes room for the broader image mentioned earlier. One is very problematic for the upholders of capitalism who see a possible problem suddenly appearing in their habitus, while the other is more comfortable. The second thing is this essentialised idea of walking in THE street as if it could exist without specificity, without particular geography and police. As if THE street were not produced, conquered and tamed by the authorities. THE street is not the same for all of us, still less when it is the place of intimacy at a time when indoor spaces do not exist and the body literally explodes in the direction of the outdoors to escape the promiscuity and pressure of concrete. The street is not an ordinary space of transition when you have no way of accessing the economy of the encounter as it is structured in urban capitalism, in specific places that have to be paid for and are organised by class. The street is the sole arena for social theatre and popular affects, and of its visibility and conflicts. Control of it targets certain bodies, which know that they have more chance than others of dying when they run.
The use of THE woman’s body as a human shield in the conquest of territory at a time in particular of rampant gentrification has become one of the most prominent strategies of this social war, which has the advantage of revealing how it is also a racial war and a form of sexual necropolitics.

3. I understood much later on that the parents of black families from Detroit taught their children never to run in the street. A black person who runs in the streets of Detroit is committing a crime on the surface of the American imagination and will almost certainly lose his life.

4.As Frantz Fanon emphasises again, the colonial meta-structure will imprint itself on an architecture of constraint. This will rein-force the control of indigenous bodies and confine them, both in the promiscuity of the home and in streets that are designed for surveillance. The suburban housing estate is both the heir to this strategy of domestication and the place where a certain form of liberation and unexpected connivance take place, brought about by deviant uses – it is important to highlight here certain projects of a political and utopian nature, such as those of Émile Aillaud, which will however not resist the impoverishment of the population. As I have already highlighted in my text “Un corps sans nom” (in L’esprit français, La Maison Rouge/La Découverte, 2017), mass unemployment during the 1980s among children from the first generation of post-colonial workers heralded a new use of the neighbourhood, with the latter going from being a dormitory space to a living space. A whole generation thus emerged on the national scene in a muscular desire – to quote Elsa Dorlin – that would no longer be exhausted by factory machines. This libidinal desire for life would come up against the concrete and the police, producing particular bodies that are supple and broken at the same time, that dodge in and out, step over and hit. They would enter French culture through a secret passage, going endlessly from an invisible system to multiple ways of appearing. They would do more than just live within the constraint of concrete, they would engender a particular erosion of matter, an affected concrete, a mineral ally. And even further, a particular landscape that can only be seen with the presence of their bodies: the suburb.

5. Naranjito was the mascot of the 1982 World Cup in Spain, a smiling orange wearing shorts and holding a football.

Translation from French by Liz Young, Charles Penwarder and Bernard Wooding

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