« Matière s’en va » faire partie d’une série de poèmes écrits en zone d’inconfort afin d’essayer de fabriquer un refuge avec les moyens frustes d’un texte. A partir du « je ne sais pas trop quoi dire » que provoquent certaines invitations, à partir de la perplexité et de la tristesse produites par des situations moisies, du genre qui vous coupent littéralement la voix et l’envie, le poème est alors peut-être le point de reprise d’une capacité à répondre, à agir, à reprendre son souffle aussi, tout simplement. Donna Haraway parle de cette « response-ability » qui demande à trouver le format, l’échelle – peut-être même le rythme, la scansion – d’une réponse pour qu’elle implique des changements concrets. Aussi, ici, la matière s’en va. Elle ne quitte pas la scène mais elle l’emporte littéralement. Elle nous débarrasse des agitations bouffonnes comme un juste retour des choses, des choses chassées dans les caves et les fondations de nouveaux palais. Effet boomerang, les matières répondent et nous avec elles par la force d’une alliance deshumaine. Le poème peut commencer par un bruit, une chute, un cri. Il peut commencer par un rire aussi, qui est une manière de jouir d’une expiration. C’est ce que l’humour a toujours permis de faire dans les situations les plus tragiques et désespérées de toute communauté : produire un premier lieu où se tenir ensemble. C’est aussi pour cela que le stand-up tient selon moi une place particulière dans l’histoire populaire noire notamment – encore différente de ce que l’on appelle à présent « la performance. » Car il fait pour un instant du conteur – ou de la conteuse – le témoin malicieux et grinçant de l’histoire des siens et de l’histoire de toutes les matières subalternes, de toute la merde que l’on veut cacher. C’est aussi un acte de soin et d’auto-défense de savoir rire de situations absurdes, pour chercher manières et des prises – de judo – pour les combattre. La poésie est respiration et art martial en même temps.
Ce texte a été initialement publié dans le livre collectif « Mais le monde est une mangrovité » (éditions Rotolux, Paris, 2023)
“Matière s’en va” (“Matter leaves”) is part of a series of poems written in a zone of discomfort in order to try to make a refuge with the crude means of a text. From the “I don’t know what to say” that provokes certain invitations, from the perplexity and sadness produced by rotten situations, of the kind that literally cut off your voice and desire, the poem is then perhaps the point of resumption of an ability to respond, to act, to catch one’s breath too, quite simply. Donna Haraway talks about this “response-ability” that asks one to find the format, the scale – perhaps even the rhythm, the scansion – of a response so that it involves concrete changes. Here, also, matter takes its leave. It does not leave the stage but it literally takes it away. It gets rid of the clownish agitations like a just return of things, things chased into the cellars and the foundations of new palaces. In a boomerang effect, matter responds, and we respond with it by the strength of a “dehuman” alliance. The poem can start with a sound, a fall, a cry. It can start with a laugh too, which is a way to enjoy an exhalation. This is what humour has always been able to do in the most tragic and desperate situations of any community: produce a first place to stand together. This is also why, in my opinion, stand-up comedy holds a special place in Black popular history in particular – as distinct from what is now called “performance art.” Because for a moment it makes the storyteller be the mischievous and wry witness of the history of their people and of all the subordinate matters, of all the shit one wants to hide. It is also an act of care and self-defence to know how to laugh at absurd situations, to looks for ways and holds – as in judo – to fight them. Poetry is breathing and martial art at the same time.
This text has been originally published in the collective book « Mais le monde est une mangrovité » (éditions Rotolux, Paris, 2023)