Comme un lundi : «Parler avec des mots à soi» (Fr/Eng)

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Publié sur le blog de Khiasma le 10 septembre 2018

Dans la longue histoire de Khiasma, vient le moment d’essayer de raconter une histoire concrète et matérielle qui a nourri l’imaginaire situé d’un lieu. Dans la cour d’un hôtel social, une imprimerie. La précarité et l’amitié, les voisins et les alliés, les fidèles et les oubliés, les dettes, la colère et la fatigue, les soirées improbables et les après-midi de fête, les politiques hypocrites et les politiques idiotes qui inventent sans cesse de nouvelles saveurs au dégoût. L’amour farouche pour la Seine-Saint-Denis alors qu’elle entre avec nous dans sa phase zombie. Finis les corps interdits, les présences amicales et obliques quand la nuit tombe, les cafés kabyles et les fumées communistes, ceux qui parlent trop fort à l’aube, ceux qui ne font que migrer, ceux que l’on tue et ceux qui se tuent en courant comme la seule manière possible et désirable de traverser une vie qui ne compte pas. Nous avons une dette envers ces histoires, il faut les raconter avec des mots choisis, des mots qui en ont pris plein la gueule mais qui regardent droit dans les yeux, des mots à soi.

Parler avec des mots à soi ne se limite pas seulement à une question de langue. C’est aussi défaire un certain encodage des expériences les plus concrètes et parfois les plus fragiles de nos vies, leur encapsulage dans des mots-clefs qui forment la base du trafic fluide et anglophone des autoroutes de la pensée d’aujourd’hui – et de leur économie de l’attention – où toute existence peut être dite par une poignée de narrateurs.trices en suspension dans les gaz de la globalité et répétées jusqu’à l’usure par une assemblée d’élèves enamourés et d’espèces serviles.

Car de toute évidence, il est toujours question d’amour et de soin quelque soit la violence qui est faite aux mots et par les mots. Et si vous ne le comprenez pas, vous ne serez plus invité. Et cet amour religieux pour la répétition fait de la main soyeuse des inventions les plus poétiques, une lame qui tranche dans la nuit, une torche jetée à la face de ceux qui se cachent dans des formes de vie de peu. On en viendrait presque à ressortir le nègre de la cave obscure où on l’avait jeté et où il se consumait en silence pour lui retirer quelques derniers principes vitaux, une étincelle avant qu’il ne soit définitivement épuisé.

Car il y a urgence à nourrir le corps malade des institutions de la culture, à verser la bouillie dans la bouche édentée d’un vieillard dont il faut changer les couches et le masque. Il ne faudra ainsi pas longtemps avant que le Centre Pompidou ne marronne, déjà les Kunsthalles et les centres d’art se créolisent et probablement bientôt un MoMA queer coproduira des imaginaires indigènes avec une Tate fugitive. C’est ainsi de l’économie grotesque des pratiques minoritaires, devenues les motifs du marché néolibéral des savoirs désarmés. Les corps dangereux et les territoires dépossédés sont maintenus à distance raisonnable et les polices culturelles assurent un cordon sanitaire. Tout va bien. Tout est calme ce soir dans la Périphérie.

Dans cette économie gloutonne des sujets qui a l’amnésie tenace, on en viendrait presque à devenir avare de conversations alors que la production même d’un lieu véritable dépend grandement de notre capacité à la pensée chorale et à la circulation de la parole, surtout quand celle-ci n’est pas trop informée et qu’elle essaye de trouver en chemin ce qu’elle veut dire, qu’elle ne craint pas de décevoir et de ne pas être de la famille. Qu’elle s’en fout de parler trop fort et en même temps que tout le monde. Le lieu dépend aussi de cette hospitalité-là pour la pensée qui dérange, pour le corps qui ne sait pas, qui apparaît sans annonce, accidentellement, dans une langue pas encore ferme sur un terrain toujours mouvant. C’est le mec bourré qui entre dans la cour et raconte sa vie de poète, le voisin en robe de chambre qui perd la voix ou la mémoire, c’est la fille qui débute mille phrases et n’en finit aucune, les enfants qui rôdent comme des chats et ceux qui cherchent un peu de chaleur avec des yeux phosphorescents. Le lieu dépend d’une bienveillance sans police qui ne peut être dite, un principe actif qui simplement tient les murs mais n’est une valeur sur aucun marché du « love ». C’est juste être ici avec ceux qui sont ici.

Mais situer un lieu n’est pas qu’une affaire de géographie, ce n’est pas seulement un gentil exercice destiné à épater les touristes de l’art et les vacanciers de la politique. On n’a pas forcément envie d’être de ces petits paysans ébouriffés, de ces artisans râleurs dont on vient admirer, avec une accolade condescendante, la production authentique, la fabrication d’un local forcément amazing and beautiful. Situer un lieu, c’est porter une attention à ses conditions matérielles d’apparition et d’existence, à sa crasse et à sa merde, aux lâchetés, aux peurs et aux renoncements aussi, à ce que cela réclame et coûte, et à qui cela coûte, à ce qui n’a pas été examiné pour dire son histoire, à ceux et à celles qu’on a occulté, jetés dans l’ombre. C’est faire la nique aux raccourcis violents et à l’ignorance insupportable de ceux qui indéfiniment découvrent que vous existez en se regardant eux-mêmes dans le miroir de votre corps et en fronçant les sourcils quand ils ne s’y reconnaissent pas. C’est essayer de parler avec ces mots-là, affectés par la colère et l’étonnement d’être toujours vivants. Parler à nos alliés proches et lointains. Comme un lieu, un lieu zombie. 

Jusqu’à la fin de l’année 2018, accompagnant le devenir zombie de Khiasma, nous publions une histoire fragmentaire et possible de ce lieu installé depuis l’an 2001 peut-être aux Lilas, Seine-Saint-Denis, au cœur vibrant de la République Française des Jeux. 

Image : atelier « Les Mots qui touchent » avec Joey le Soldat et Yo-yo Gonthier, L’Atlas, juillet 2018. Photo : Yo-yo Gonthier 
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To Speak with Words of Your Own
previously published on Khiasma’s blog on september 10th, 2018

In the long story of Khiasma, the time has now come to try and tell the concrete and material tale that has fed the imagination situated within such a place. In the courtyard of a social housing block, a printing office. Precarity and friendship, neighbours and allies, the loyal and the forgotten, the debts, the anger and tiredness, unpromising evenings and afternoons of celebration, hypocritical politicians and idiotic policies incessantly inventing new flavours of disgust. We have a fierce love for Seine-Saint-Denis (A North-Eastern district in the close outskirts of Paris) as she enters with us into her zombie phase. Finished are the forbidden bodies, the friendly presences that lean as the night falls, the Kabyle cafés and communist smoke, those that speak too loud at dawn, those that do nothing but migrate, those that they kill and those that kill themselves through running as the only possible and desirable way to get through a life that doesn’t count. We have a debt towards these stories, we have to recount them with carefully chosen words, words that have had it rough but that look you straight in the eye, words of your own.

To speak with words of your own is not just a question of language. It is also the undoing of a certain encoding of the most concrete and often fragile experiences of our lives, of their encapsulation within the key words that form the base of the fluid and Anglophone traffic of our contemporary “motorways of thought” – and of their economy of attention – where every existence could be described by a handful of narrators held within the gaseous suspension of globalisation, repeated until exhaustion by an assembly of enamoured students and other servile species.

Because of course, it is always a question of love and of care regardless of the violence that is done to and by words. And if you don’t understand this, you will no longer be invited. And this religious love for repetition makes the most poetic of inventions from a silken hand; a knife that slices in the night, a torch thrown onto the faces of those that hide themselves within forms of bare life. We have almost come to bringing the nigger out of his dark cave where we threw him and where he withers away in silence, to take from him a last few vital principles, a final spark before he is completely exhausted.

For there is an urgent need to nourish the sick body of cultural institutions, to chuck the slop into the toothless mouth of this old man whose layers and mask must be changed. It will not be long until The Centre Pompidou sets itself into marronage, Kunsthalle and Art centres are already creolising and probably soon a queer MoMA will co-produce indigenous imaginaries with a fugitive Tate. This is the grotesque economy of minority practices that become the motifs of a neoliberal market of unarmed knowledges. Dangerous bodies and dispossessed territories are now held at a reasonable distance and the cultural police assure a healthy cordon. Everything is fine. Everything is calm in the Ghetto tonight.

In this gluttonous economy of subjects, with a tenacious amnesia, we have almost become miserly with our conversations. Yet the very production of such an authentic place depends enormously on our capacity towards choral thinking and on the free circulation of words. Especially when this form of thinking is not so well informed and tries to find what it is saying along the way, is not afraid to disappoint or to not always be part of the family. A form of thinking that doesn’t care to speak too loudly, nor at the same time as everybody else.

The Place depends also upon a kind of hospitality for thought that disturbs, for the body that doesn’t know, the body that appears unannounced, accidentally, speaking a language that is still uncertain on this constantly moving terrain. Like the drunk guy that walks into the yard and tells of his life as a poet, the neighbour in his nightgown who has lost his voice or his memory, the girl that starts a thousand phrases but never finishes one, the children that roam like cats and those that search for a bit of warmth with their phosphorescent eyes. The Place depends upon an unpoliced kindness that goes without saying, an active principle that quite simply holds up the walls – but that has no value in any kind of market of « love ». It is just about being here with those that are here.

But to situate somewhere is not a simple matter of geography, it is not a kind little task done to impress the tourists of contemporary art and the holidaymakers of the political. We don’t necessarily want to be those little dishevelled peasants, those complaining artisans whose « authentic production » people come to admire with a condescending hug. « This place is so amazing! So beautiful! » To situate a Place is to give close attention to its material conditions of appearance and existence, to its grime and its shit, its cowardice, its fears and its renunciation too, to give attention to what it demands and costs, and to who it costs, to that which has not been examined to tell its story, to that which has been hidden and thrown into the shadows. It is to say fuck you to violent shortcuts and to the insufferable ignorance of those who endlessly discover that you exist through looking at themselves in the mirror of your own body, only to then frown when they do not recognise themselves in it. It is to attempt to speak with those words there, affected by the anger and astonishment of still being alive. To speak to our allies far and wide. Like a Place, a Zombie Place.

Up until the end of 2018, alongside the becoming zombie of Khiasma, we will publish a fragmented and speculative story of this place established since 2001 perhaps in Les Lilas, Seine-Saint-Denis, in the vibrant heart of the French Capitalist Republic.

Here I would like to thank Leila Ghaist for her beautiful translation from the French, which is a poetic and creative act, and also for her remarks and generous overview on my way of colourfully mistreating my mother tongue.

Image : « Les Mots qui touchent » workshop with Joey le Soldat and Yo-yo Gonthier, L’Atlas, July 2018. Photograph by Yo-yo Gonthier

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